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Quand Matisse a rangé ses pinceaux, sa palette a rétréci

Cloué au lit à soixante-douze ans, Matisse a cessé de peindre. Il a pris des ciseaux, du papier gouaché, et réduit sa palette à une poignée de couleurs. C'est là qu'il a fait son travail le plus vif.

En 1941, Matisse sort d’une opération du côlon qui aurait dû le tuer. À soixante-douze ans, il ne peut plus tenir un chevalet debout. Il demande qu’on épingle du papier au mur de sa chambre à Nice. Il demande qu’on lui prépare des feuilles de gouache dans une poignée de couleurs. Il prend une paire de ciseaux et commence à découper.

La dernière décennie de son œuvre est faite comme ça. Pas de mélange sur palette, pas de glacis, pas de reprise. Des couleurs préparées à l’avance, choisies en nombre restreint, et des formes découpées directement. La Tristesse du roi, Nu bleu, L’Escargot, la chapelle de Vence\u00A0: tout vient de cette contrainte.

Ce que fait Matisse dans ces années-là est intéressant pour une raison précise. La réduction n’appauvrit pas son travail. Elle l’aiguise.

Pourquoi moins rend plus net

Une palette réduite force une décision que la palette large cache. Quand vous avez six cents nuances de bleu à disposition, vous n’avez jamais à décider quel bleu votre image veut. Vous tâtonnez. Vous en essayez plusieurs. Vous gardez celui qui vous paraît assez bien.

Quand vous en avez quatre, il faut choisir. Le choix oblige à regarder l’image et à poser la question\u00A0: cette forme appelle-t-elle vraiment du bleu, ou est-ce de la paresse\u00A0? Si oui, lequel des quatre, et pourquoi lui\u00A0? La question change votre rapport à chaque forme.

Matisse ne disait pas qu’il travaillait avec moins de couleurs. Il disait qu’il travaillait avec les bonnes couleurs, préparées à l’avance, et qu’après, il n’avait plus qu’à les disposer.

Traduction numérique

Voici comment cela se traduit sur iPad ou macOS.

Avant d’ouvrir un nouveau fichier, construisez la palette. Pas plus de huit couleurs. Sauvegardez-la. Nommez-la. Pendant le dessin, ne touchez plus au picker.

Au début cela agace. On veut ajouter un violet parce qu’on croit en avoir besoin. Neuf fois sur dix, on n’en a pas besoin\u00A0: il existe déjà une couleur dans la palette qui, ajustée en luminosité, fera le travail. La dixième fois, on ajoute le violet, et on le fait payer. Il doit justifier sa présence.

C’est la différence entre une palette qui vous contient et un picker qui vous laisse tomber.

Ce qui reste après

Matisse est mort en 1954, trois ans après avoir terminé la chapelle de Vence. Ses carnets de cette période sont pleins de notes sur les couleurs\u00A0: lesquelles tenaient ensemble, lesquelles se cassaient en gouache mais tenaient à l’aquarelle, lesquelles vibraient quand on les posait à côté d’autres.

Il n’a jamais regretté les pinceaux.

Quand vous avez moins de couleurs, les couleurs que vous avez font plus. Quand vous en avez seize millions, elles se diluent.

La prochaine fois que vous ouvrez le picker, fermez-le. Décidez huit couleurs. Épinglez-les au mur numérique, et commencez.

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